Carl Djerassi, chimiste, romancier, dramaturge, collectionneur d’art

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| Extraits d’un article d’Edward Carr

Carl Djerassi, né le à Vienne, Autriche et mort le  à San Francisco, est un chimiste, romancier, dramaturge, collectionneur d’art surtout connu pour son apport à la conception de la première pilule contraceptive. 

Il a en effet participé, avec Luis E. Miramontes et George Rosenkranz, à l’invention en 1951 de la noréthistérone, un progestatif de synthèse, à partir de laquelle Gregory Pincus etJohn Rock feront le premier contraceptif oral.

De toute évidence un multipotentiel !

Dans un article signé d’Edward Carr paru en 2009 dans Intelligent Life , intitulé « The last days of the polymath » nous apprenons comment Carl Djerassi est devenu écrivain et ce qu’il pense des polymathes.

Ce qui suit est constitué d’extraits du long article d’Edward Carr.


 Carl Djerassi, chimiste de renom devenu écrivain

« Carl Djerassi peut se rappeler le moment où il est devenu un écrivain.

C’était en 1993, il était professeur de chimie à l’Université de Stanford en Californie et il avait déjà écrit des livres sur la science et sur sa vie comme l’un des inventeurs de la pilule. Mais à ce moment là il voulait écrire un roman littéraire sur l’insécurité chez les écrivains, avec un personnage central inspiré de Norman Mailer, Philip Roth et Gore Vidal.

Sa femme, Diane Middlebrook, pensait que c’était une idée ridicule. Elle était professeur de littérature.

« Elle admirait le fait que je sois un scientifique et que j’écrive écrit »,  dit Djerassi.

Il se souvient de ce qu’elle lui a dit,

«Tu veux écrire sur un monde que les auteurs connaissent peu. Tu veux écrire la vérité à l’intérieur d’une tribu très fermée. Mais il y a des dizaines de milliers, des centaines de milliers de personnes qui en savent plus sur l’écriture que toi. Je te conseille de ne pas le faire. « 

Carl_Djerassi_HD2004_AIC_Gold_Medal_cropMême à 85, avec des cheveux légers et couleur neige, Djerassi est un homme déterminé. Vous sentez que son besoin de prouver qu’il peut, prévaudra toujours.

Assis dans son appartement de Londres, il se penche en avant pour me fixer avec ses yeux noisette.

« Je lui ai dit, « ok ». Je ne vais pas te le montrer tant qu’il n’est pas terminé. Et si je trouve un éditeur alors je te le donnerai. « 

(…) Djerassi écrit et publie son livre.

«Nous partions de San Francisco pour Londres comme tous les étés et je lui dis  « Ecoute, aurais-tu un moment pour le lire maintenant ? » Elle a dit, «Bien sûr, dans l’avion.» Et voilà ma femme assise à côté de moi et moi, qui passais mon temps à la scruter du coin de l’oeil. Je m’en souviens encore, j’avais pris pour m’occuper un Trollope de 700 pages , et je ne pouvais pas lire quoi que ce soit parce que je voulais observer son expression « .

Diane Middlebrook est décédée d’un cancer en 2007 et, quand Djerassi en parle, c’est comme si elle était présente. À la fin, c’est comme si nous étions trois dans la pièce.

« Elle a toujours été un lecteur fantastique, » dit-il.

« Elle lit rapidement et de manière continue. Et soudain, vous entendiez le claquement de la fermeture du livre, comme un coup de tonnerre.

Je l’ai regardé, et elle me regarda. Elle m’a toujours appelé, non pas «Carl» ou «Chéri», mais «Chimiste»  de façon très affectueuse. Cétait toujours «Chimiste».

Et elle a dit, «Chimiste, c’est bon».

Carl_Djerassi_1Carl Djerassi est un polymathe, un esprit universel.

Strictement parlant cela signifie qu’il est quelqu’un qui sait beaucoup de choses sur beaucoup de choses.

Mais Djerassi réussit également un test beaucoup plus sévère: il peut faire beaucoup, trop.

En tant que chimiste (synthèse de la cortisone et participation à l’invention de la pilule), collectionneur d’art (il réunit une des plus grandes collections au monde d’œuvres de Paul Klee) et auteur (19 livres et des pièces de théâtre à son actif), il a accompli plus que beaucoup pour une vie.

Son dernier livre,   Four Jews on Parnassus est une série de débats imaginés entre Theodor Adorno, Arnold Schönberg, Walter Benjamin et Gershom Scholem, qui aborde l’art, la musique, la philosophie et l’identité juive.

En soi, ce livre est un exercice de polymathie.

Lors d’une représentation au Forum culturel autrichien de Londres, avec des chansons de Schönberg et quatre acteurs, y compris Djerassi lui-même, la pièce a attiré une foule conséquente et l’a littéralement ensorcelée pendant une heure et demie.

Carl_Djerassi_four_jews_on_parnassusAssis avec le livre le lendemain, je l’ai trouvé fort, drôle, maniéré et éblouissant d’érudition, parfois peut-être tombant dans le prétentieux, le trop littéraire. J’apprécie l’écriture de Djerassi, mais ce ne sera pas le cas de tout le monde. Mais même ses détracteurs admettront qu’il est vraiment plus qu' »un scientifique qui se pique d’écrire ».

Le mot «polymathe» vacille quelque part entre Léonard de Vinci et Stephen Fry. Englobant à la fois l’un des grands esprits de l’histoire et une personnalité intelligente, un acteur intelligent, scénariste, réalisateur et la télévision, ce terme est à la fois présomptueux et banal.

Polymathe ou être un « polygame intellectuel »

Djerassi ne veut pas être qualifié de polymathe.

« Aujourd’hui, les gens qui sont appelés polymathes sont des « dabblers »*, des amateurs, des canards barbotant dans de nombreux domaines différents, » explique-t-il.

«J’aspire à  être un polygame intellectuel. Et j’utilise délibérément cette métaphore et sa connotation sexuelle pour souligner la vraie différence pour moi entre la polygamie et la promiscuité « .

«Pour moi, la promiscuité est une façon de voleter. La vraie polygamie est comme avoir différents mariages et chacun d’eux est important. Il n’y a pas de femme numéro un et une femme rang six. Vous avez un lien profond avec chaque personne « .

Le règne des monomathes

La Grande-Bretagne est en train de créer des « monomathes », en demandant aux élèves âgés de 15 ans à choisir seulement trois ou quatre sujets à étudier au niveau A. Djerassi pense que c’est une erreur.

« Il y aura des étudiants ici de 16 ou 17 ans qui en sauront beaucoup plus que beaucoup d’Américains en français ou en mathématiques ou sur un sujet donné, mais qui auront des ignorances abyssales dans d’autres domaines, » prévient-il.

« De nos jours, nous prêchons vraiment de plus en plus la monogamie intellectuelle. Il y a certes une nécessité mais nous le faisons trop. Et ce que nous devrions vraiment faire, c’est de commencer avec la polygamie intellectuelle « .

L’hostilité des monomathes

Djerassi a également souffert dans son travail en raison de l’hostilité de monomathes, en particulier en tant que dramaturge.

« Ils font toujours référence à moi comme le « co-inventeur », le « père de la pilule » », grogne-t-il.

« Sans avoir pris soin de prendre connaissance de ma pièce , ils commencent toujours à parler de la pilule. Comme si ça a quelque chose à voir. « 

Djerassi pense que cela signifie qu’il doit travailler plus fort pour promouvoir son travail.

« Aucun agent littéraire ne s’est intéressé à moi. Ils veulent un dramaturge irlandais de 29 ans , pas un expatrié de 86 ans. »

Une trace d’amertume se glisse dans sa voix, mais il concède:

« Si j’étais un agent, je crois que je ferais la même chose ». 

Diane Middlebrook et Carl Djerassi

Diane Middlebrook et Carl Djerassi

Comment Djerassi a pu devenir « polymathe »

Djerassi a pu devenir « polymathe » parce qu’il a eu deux carrières, l’une après l’autre. Il a fait des sciences et, après avoir fait fortune, il s’est concentré sur son écriture.

Il a été aidé par son épouse.

« Elle était une excellente écrivain et une critique très dure et elle a réussi à séparer le côté affectif de la critique. Elle pouvait dire  «Ceci est très bon» ou «ceci est un cliché. »

Djerassi a aussi l’ambition et la volonté de quelqu’un qui sait son temps compté.

A 62 ans, il a été diagnostiqué avec un cancer.

« Je me souviens d’avoir été très déprimé et que je ne voulais pas parler à personne. »

Il s’est demandé à lui-même,

« Gee, maintenant si tu avais su cinq ans plus tôt, que tu t’en sortirais et que tu vivrais encore quelques années, vivrais-tu une vie différente? » Et je me suis répondu : « Absolument’. »

 

Notes de traduction : Dabbler se traduit par « amateur » mais a une connotation péjorative, dans le sens d’amateur qui se livre à une activité sans intentions sérieuses et qui prétend avoir des connaissances… C’est aussi un canard qui vit en eau peu profonde qui se nourrit en barbotant.

Pour en savoir plus sur Carl Djerassi

Fiche Wikipedia (français)

Carl Djerassi : une vie au nom des femmes (Le Monde)

Auteur des extraits : Edward Carr

(traduction et adaptation, notamment titres de paragraphes, Brigitte Roujol)

Edward Carr is deputy editor of The Economist, and a former editor of Intelligent Life

Accès à l’article dans son entier : The last days of the polymath (Intelligent Life 2009)

 

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Auteur

Brigitte Roujol est la fondatrice des sites HORIZOOM et COACHING AVENUE. Elle se considère comme un Esprit Renaissance du 21ème siècle. Elle a en effet eu de multiples vies professionnelles, se réinventant régulièrement. Aujourd'hui, un pied en entreprise, un pied à l'extérieur, elle est consultante en créativité, innovation, spécialiste de la réinvention (de soi, de modèle économique), auteur, coach d'Esprits Renaissance et d'Innovateurs, et maître-verrier à ses heures perdues... Pour la contacter